Article de André MARY
in "Encyclopédie des religions", p 1 184-1 191
ouvrage collectif sous la direction de Frédéric Lenoir et Y.T Masquelier
Bayard éditions. Dpt lgal sept 1997
IV. LE RÉVEIL PROPHÉTIQUE:
DES PROPHETES CHEZ LES INITIES
Le changement de tradition cultuelle qui marque le passage du Byéri au
Bwiti dans certains milieux Fang du
début du siècle n'impliquait nullement la médiation de personnes charismatiques. Les individus itinérants qui
entreront en conflit, lors de leurs projets d'installation au coeur des villages, avec les chefs traditionnels ou
administratifs et les catéchistes, sont des adeptes d'une société initiatique et non des prophètes. Leur
prosélytisme éventuel ne peut être associé à une quelconque forme de prophétisme. D'ailleurs, à ce stade, les
transformations qui affectent le culte concernent moins la structure socio-symbolique de l'organisation rituelle
de la société originelle que son rapport à la société globale. La mixité progressive de la fréquentation, le
principe de l'adhésion individuelle ou familiale, le caractère d'association congrégationnelle prenant au bout du
compte toute la place des associations villageoises, autant de traits qui résulteront avant tout d'un effet de
situation sociale lié à la marginalité par rapport à la société globale ou de l'effet de transfert culturel en tant que
tel. Le syncrétisme inter ethnique, lié à la reprise d'éléments mythiques et rituels
Fang, relève moins, dans cette
phase, d'initiatives individuelles repérables que du travail anonyme de la mémoire collective.
La tradition orale se rapportant aux premières initiations de cette période et à celles qui ont suivi jusque dans
les années trente, ne fait état d'aucune branche nouvelle du Bwiti par rapport à celles que l'on peut connaître
dans le Bwiti Tsogho: le Dissumba et le Ndéa. Le statut que la tradition orale confère aux premiers initiés et
initiateurs des Fang est sur ce point significatif. Parmi ces derniers une figure légendaire s'impose: celle d'un
homme d'origine Tsogho (ou d'un Masango ou encore d'un Alombo selon les versions), dénommé
Mbumba
ou Mbomba qui aurait accompagné Savorgnan de Brazza lors de son retour dans l'estuaire.
La représentation d'un initiant originel venant du sud dans le bateau du Blanc relève d'une construction
mythique intéressante, surtout quand on sait que le personnage du Blanc intervient souvent comme guide dans
les récits de vision du monde d'Eboga. Le nom d'initiation attribué à cet homme comporte de multiples
connotations et se prête à tous les rapprochements : mbumba, dans la langue initiatique, c'est le nom du fétiche
par excellence (le biang des Fang) mais aussi la boite qui contient les crânes des ancêtres,
abmum, le ventre
du Bwiti ; biômba, pour les Mitsogho, c'est la porte, le sexe de la femme, le trou inscrit dans le poteau
central du temple du Bwiti ! On a transféré le nom même de ce qui était l'objet de la transmission initiatique à
un personnage pseudo-historique.
Quant au nom des premiers initiés Fang, l'histoire qui les accompagne s'apparente à une version banalisée des
mythes d'origine de la transmission de l'Eboga par les ancêtres. Leur histoire légendaire est celle d'hommes
soumis au sort commun de tous les hommes (maladies, décès des proches), et qui occupent simplement la
place de premier initié, éventuellement de grand ancêtre, point d'ancrage de la légitimité généalogique que
veulent se donner les diverses branches actuelles du Bwiti. L'essentiel en effet, semble bien d'attester de
l'existence d'une filiation entre le premier des initiés et le fondateur du groupe, comme le montrent les
manipulations auxquelles se prêtent cette liste généalogique en passant d'une branche à l'autre. Le statut de
"grand initié" est relativement antinomique de celui de "prophète" : il participe de cette longue chaîne
d'initiations, qui remonte jusqu'aux premiers hommes, les Pygmées, en passant par toutes les ethnies qui ont
transmis l'Eboga aux Fang.
L'héritage du Bwiti Tsogho s'inscrit dans la continuité d'un procès de transmission quasi naturel entre les êtres,
d'un cycle d'échange à dimension cosmique associant les hommes et les animaux, cycle totalement étranger à
l'idée d'une révélation historique.
C'est vers la fin des années trente, juste avant la seconde guerre mondiale, à la suite d'une longue période
d'irritation désabusée et de raidissement de l'attitude missionnaire qu'apparaissent les premiers cas de
répression qui vont donner au mouvement ses premiers martyrs. De façon concomitante vont alors se faire
entendre des leaders religieux affichant leur volonté de rompre avec les pratiques cultuelles en cours et
l'intention de créer un nouveau culte, une nouvelle religion même, et non simplement une nouvelle branche du
Bwiti. On n'insistera jamais assez sur l'originalité du syncrétisme afro-chrétien qui caractérise la nouvelle
religion d'Eboga. Le Bwiti "authentique" des ethnies du Sud-Gabon n'a jamais été tenté par cette assimilation
partielle d'éléments chrétiens, qui reste à leurs yeux une perversion inacceptable de la tradition ancestrale. Un
initié Apindji ou Eshira peut très bien fréquenter la chapelle des catholiques ou le temple protestant tout en
faisant son Bwiti, mais en aucun cas il ne conçoit le mélange.
Les années 1930 constituent un tournant décisif dans l'histoire religieuse de la colonie. Les églises catholiques
et protestantes connaissent une certaine impasse. De nombreux signes les conduisent à s'interroger sur la
sincérité des conversions africaines, sur le double jeu, les ruses et les malentendus que cachent les attitudes
indigènes. On s'inquiète d'un retour aux "coutumes païennes" ou au "fétichisme". Les églises missionnaires sont
en quête d'un second souffle qui se traduit dans un premier temps par une plus grande exigence sur le plan des
pratiques cultuelles et des moeurs, et même par de nombreuses radiations de catéchistes qui fourniront
justement des adeptes d'un nouveau genre aux sociétés Bwitistes. La concurrence entre missions catholiques
et protestantes se fait plus active.
L'expérience du "réveil religieux" qui s'empare de l'église protestante de 1935 à 1937, sous l'influence d'idées
et de pratiques pentecôtistes importées par certains pasteurs, fournit bien malgré elle un analyseur de la
conscience religieuse indigène. La réceptivité des fidèles au nouveau "baptême de l'Esprit", dit "baptême de
puissance", aux séances de confessions publiques plus ou moins spontanées qui l'accompagnent, et aux
guérisons par l'imposition des mains, conduit rapidement à des situations de transes collectives et
d'effervescence visionnaire. Les formes de communication avec le sacré et les rituels d'expression, qui sont
constitutifs de la tradition cultuelle africaine, continuent à imprégner les esprits et les corps après de dizaines
d'années de christianisation. Les aveux démonstratifs, la remise ostentatoire des fétiches, les divinations ou
"prophéties" inspirées par l'Esprit concernant les méfaits des uns et des autres et les effets attendus en matière
de guérisons miraculeuses évoquent directement les mises en scènes organisées par les cultes antisorcellerie.
Victimes de leur naïveté quant à la liberté du "souffle de l'Esprit", débordés par un mouvement qui engendre
l'interrogation et le malaise, on comprend que les pasteurs pentecôtistes de l'époque, comme les prêtres de
groupes charismatiques aujourd'hui, aient éprouvé le besoin d'édicter des règles de "discernement" qui
permettent "d'authentifier" les manifestations intempestives de l'Esprit.
On peut s'interroger sur les influences ou les retombées éventuelles que ce "réveil religieux", apparemment bien
implanté dans l'arrière pays Fang de la région de l'Estuaire, pourrait avoir eu sur le "réveil du
Bwiti". Les
dispositions collectives qui refont surface dans un tel contexte illustrent à quel point le christianisme n'a pas
répondu en matière de communication avec les esprits, ni tenu les promesses qu'il a suscitées. Chez les "fidèles"
le sentiment de frustration, aiguisé par la thématique déjà très répandue du secret bien gardé des Blancs et de
leur refus de la réciprocité dans l'échange, devient très vif. En même temps l'intériorisation de l'indignité cultuelle
de la "religion de l'os" et d'une certaine façon de la "défaite des ancêtres" rendent impensable un simple retour
en arrière.
Or, c'est cette double impasse que s'efforcent de prendre en compte les leaders religieux qui vont se proclamer
"prophète", en reprenant le modèle judéo-chrétien rencontré dans la fréquentation de la mission et en
annonçant l'ouverture d'une autre voie : celle d'une religion pour les noirs. Les villageois qui les reconnaîtront en
tant que tels, et au nom de leur message, les disciples se livreront à un prosélytisme actif qui modifiera
profondément le paysage religieux gabonais.
A vrai dire, c'est surtout après la seconde guerre mondiale, vers la fin des années quarante, que l'effervescence
prophétique engendrera ses plus grandes figures, notamment celle du prophète
Ndong Obame Eya, fondateur
de la religion Assumgha Ening, le "commencement de la vie". Si le
Bwiti Fang désigne en définitive
l'ensemble des cultes réformés qui sont issus de cette période, ce que les fidèles
Bwitistes dans leurs
aspirations unitaires nomment "la religion d'Eboga", on peut dire que ce milieu est le produit d'un mouvement
prophétique authentique. Les branches "traditionalistes" du Bwiti Dissumba implanté en milieu
Fang,
essentiellement d'ailleurs dans la région de Libreville, se sont sans doutes parallèlement maintenues; mais elles
ont finalement si bien intégré au plan liturgique les innovations des branches "réformistes", qu'elles peuvent
apparaître aujourd'hui comme plus acculturées que ces dernières. Le fait que le
Dissumba Fang se soit aussi
"christianisé", à la différence du Bwiti traditionnel des populations du
Sud-Gabon, et cela sans être travaillé de
l'intérieur par le phénomène prophétique, peut autoriser à penser que le syncrétisme fang-chrétiens, s'inscrit
d'abord dans une disponibilité inhérente à la culture ethnique des Fang. Cette hypothèse n'est pas à exclure,
même si la comparaison avec les populations apparentées du Sud-Cameroun montre qu'une telle disponibilité
peut déboucher sur un syncrétisme plus informel des croyances associé à une pratique "en double" sur le plan
institutionnel: la messe le jour, et le Nganga la nuit. Les transformations du
Dissumba Fang, confrontées à
l'intégrisme des Bwitistes non Fang, sont cependant impensables en dehors de l'effet prophétique et de son
rayonnement dans l'ensemble du champ des pratiques cultuelles Fang de la région de l'Estuaire.
La mutation du Bwiti en "religion missionnaire" animée par le soucis d'apporter un "message" et de partager au
delà des limites du village ou du clan, "une bonne nouvelle pour les noirs", constitue le phénomène marquant
des années cinquante et soixante.
La dimension messianique, l'annonce de l'avènement d'une ère nouvelle pour le peuple noir, ont toujours été
présentes dans le discours des prophètes de l'Eboga, surtout dans la période qui a précédé les indépendances.
Le premier président du Gabon, Léon Mba, faisait partie des héros salvateurs de l'imaginaire Bwitiste.
Les désillusions des lendemains de l'indépendance et la mort du président ont conduit les disciples à s'installer
dans le scénario classique du rebondissement de l'espérance et de l'attente différée.
La mission première des prophète a cependant toujours été d'ordre liturgique, le salut de tous étant solidaire de
la perfection du travail accompli sur le plan rituel. L'aménagement de l'espace rituel, l'architecture des temples,
le calendrier des fêtes, l'ordre des séquences rituelles et des chants, la couleur des costumes et à la limite le
nombre des cordes de la harpe sacrée, constituent autant d'objets de lutte symboliques entre les branches du
Bwiti et de questions ultimes qui engagent la vie et la mort des groupes et des individus. La rithologie tient ici
lieu de théologie.
Les réformateurs du Bwiti Fang, fidèles en cela à la tradition des grands initiés, mais également sensibles à la
définition missionnaire de "vraie" religion, ont toujours voulu marquer leur distance par rapport à la demande
thérapeutique, laissant volontiers aux femmes de l'Ombwiri le soin de guérir les malades grâce aux vertus de
l'Eboga.
Or, il se trouve que l'Ombwiri, un culte également issu des cultes de possession de Sud-Gabon (Elombo,
Ombundi, Mabandj), tend à supplanter largement le Bwiti ces dernières années, sur son propre terrain, en
conjurant allègrement vision et possession, religion et guérison, sans s'embarrasser de contraintes de
l'enseignement initiatique.
Mais le véritable défi que doivent relever aujourd'hui l'ensemble de ces pratiques thérapeutiques et religieuses
de la famille de l'Eboga, c'est l'arrivée massive au Gabon comme ailleurs de nouveaux réveils "évangélistes",
néo-pentecôtistes ou charismatiques, et la concurrence redoutable que représentent les promesses de "la
conversion à Christ" et de "l'effusion de l'Esprit" en matière de salut et de guérison. |