Article de André MARY
in "Encyclopédie des religions", p 1 184-1 191
ouvrage collectif sous la direction de Frédéric Lenoir et Y.T Masquelier
Bayard éditions. Dpt lgal sept 1997
III. FÉTICHISME ET CULTE ANTISORCELLERIE
Dans l'ensemble de l'Afrique noire, les cultes antisorcellerie (antiwitchcraft-schrine) de la période pré
coloniale ou des débuts de la colonisation sont souvent considérés comme des précurseurs des mouvements
prophétiques ou des cultes syncrétiques, même si ils ont souvent un destin parallèle et plus éphémères.
La situation sociale qui les suscite (désorganisation des systèmes lignagers, conflits entre les sexes ou les
générations, baisse de la fécondité et mortalité infantile accrue, malaise et insécurité résultant des maux
physiques et sociaux apportés par l'occupation des blancs) est perçue, par les populations villageoises,
comme relativement inédite et exceptionnelle.
En revanche l'interprétation de la logique de malheur en terme de recrudescence de la sorcellerie, le recours
aux moyens de défense de la magie ou aux formes d'alliances avec les génies, de même que les procédures
publiques d'aveu ou d'ordalie, puisent largement dans les ressources du système traditionnel de
représentations et de pratiques rituelles.
Les manifestations du Ngi et du Ndende gabonais, pour ne citer que les plus connus de ces cultes
antisorcellerie, présentent néanmoins des traits structurels qui amorcent une rupture au sein de la tradition
Fang et les placent en situation d'accompagnement et d'écho par rapport au
Bwiti.
L'émergence des cultes antisorcellerie est liée à la perte de légitimité des autorités traditionnelles autochtones,
au constat de leur incapacité à gérer des tensions qui désormais les dépassent, et à l'offre de services que
proposent des équipes itinérantes, dominées ou non par des personnages charismatiques, jouissant du crédit
lié à l'effet d'étrangeté et de nouveauté. Là encore c'est à partir d'un culte étranger (et même parfois ennemi)
ou d'une ethnie voisine, que se répandent les nouveaux "fétiches" et leurs porte-parole attitrés, précédés de
leurs succès antérieurs et de leur réputation. Le culte Ndende, qui se répandra chez les
Fang à partir de
1950 à la suite du Ngi, est d'origine Bakota. La logique de la demande qui se greffe sur ces associations
errantes, extérieure à la parenté et à ses clivages, et placée par conséquent en position d'arbitre ( notamment
à l'occasion de morts répétées de jeunes garçons) est suffisamment ambivalente pour offrir au diagnostic des
"enquêteurs", informés par les rumeurs et les confidences, un espace de jeu ouvert à toutes les manipulations.
L'invitation des compagnies du Ngi par les vieux chefs de village se nourrit bien sûr au départ de l'espoir de
rétablir leur autorité menacée, mais la situation peut facilement se retourner contre eux, les "prêtres" du
Ngi
prenant acte dans leur diagnostic de sorcellerie de l'évolution fluctuante des rapports de force.
L'instauration d'un véritable "marché" magico-religieux interclanique condamne les associations qui s'y
investissent à jouer sur l'effet de nouveauté du dispositif symbolique mis en place. Les cultes antisorcellerie
sont appelés à puiser dans les réserves de tradition les plus hétérogènes : épreuves initiatiques, pratiques
d'ordalie, procédures divinatoires recourant à la vision ou à la possession, etc... Ainsi se trouve enclenché ou
plutôt accéléré un vaste bricolage inter ethnique qui prépare l'émergence d'un syncrétisme inter culturel.
L'apparition au sein du culte Ndende des années cinquante du fétiche de la Dame Blanche, Mademoiselle, la
Vierge Immaculée, réincarnation d'une Mammywatta locale, s'inscrit dans la continuité des multiples
versions du Ngi et de l'intégration progressive des femmes dans l'association.
La prétention à lutter contre les anciens fétiches par un nouveau fétiche constitue une machine symbolique
infernale qui, à long terme, ne pouvait qu'accélérer la perte de légitimité des cultes traditionnels et conduire à
la recomposition du champ magico-religieux. Comment ne pas percevoir l'ambivalence d'une stratégie
symbolique fondée sur le recours à de nouveaux fétiches qui non seulement dénoncent les sorciers, mais en
viennent à mettre en cause les anciens fétiches ou les génies du lieu, et l'usage qu'en font les intermédiaires
attitrés, les vieux chefs ou les prêtresses de culte?
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