: par
l'absorption de l'iboga, l'homme retourne d'où il vient.
Pour être admis dans la société Bwiti, les candidats doivent subir une série
d'épreuves ou rites de passage qui commencent dans un enclos strictement réservé
aux initiés.
Chaque candidat a une "mère", qui est un vieil initié; c'est un
homme qui s'assure que la cérémonie d'initiation est conduite selon
les règles.
La cérémonie consiste essentiellement dans l'ingestion de raclures de
racines d'iboga (Tabernanthe iboga H.Bn var. noke et mbassoka).
Cette "manducation de l'iboga" est supervisée par la "mère"
qui vérifie, constamment, le dosage de la drogue suivant les réactions
physiologiques du candidat, qui doit prendre une grande quantité d'écorces
de racines et de tiges de T. iboga.
Cette manducation est précédée d'une abstinence sexuelle et alimentaire,
durant une journée. Le rite est très strict et chaque manifestation a une
grande valeur symbolique.
Sur un feu, les anciens font griller des graines de courge. Le bruit
qu'elles font lorsqu'elles éclatent symbolisent le départ de l'esprit - qui
est supposé quitter le corps par la fontanelle - pour son voyage mystique. Le
crâne du candidat est frappé trois fois avec un marteau pour libérer son
esprit.
La langue du néophyte est piquée avec une aiguille pour lui donner le
pouvoir de relater les visions à venir.
Etant donné que la manducation peut durer plusieurs jours, la désincarnation
et la réincarnation du néophyte sont symbolisées avant que les
visions n'apparaissent.
Le candidat est conduit à la rivière, et une pirogue miniature faite
d'une feuille, portant une torche de résine d'okoumé allumée, est posée
sur l'eau. Ce rite représente le voyage de l'esprit, vers l'aval, le courant,
vers l'ouest, le soleil couchant, la mort et symbolise la désincarnation.
Un pieu surmonté d'une structure en bois en forme de losange est planté
au milieu du courant: il représente l'organe sexuel femelle, que le candidat
doit traverser (à l'état fœtal), à contre-courant, nageant alors
vers l'amont, vers l'est, le soleil levant, la naissance.
Pour la proclamation de cette naissance initiatrice, la tête du néophyte
est rasée et saupoudrée d'un bois rouge (padouk), comme il est fait avec les
nouveaux-nés.
Finalement, dès que l'état physiologique du néophyte, après la
manducation, est jugé satisfaisant, il est conduit dans le Temple où il est
placé du côté gauche, qui symbolise la féminité, l'obscurité, la
mort
Il reste dans le Temple, du côté gauche, absorbant des feuilles d'iboga,
jusqu'à ce que la perception normative des visions se produise.
Pendant la manducation, les effets de la drogue commencent à se
manifester, vingt minutes après la première absorption de l'iboga, par des vomissements
violents et répétés. "Le ventre du néophyte (banzi) se vide même
du lait de sa mère".
Pour aller dans l'au-delà, on doit mourir; le corps reste sur le sol avec
les anciens, l'âme s'en va.
Les manifestations physiologiques commence par de la somnolence, suivie
d'incoordination motrice, d'une forte agitation, de tremblements, de rires et
de pleurs, d'anesthésie partielle avec hypothermie et hyperthermie
intermittentes, un halètement qui peut aller jusqu'à la suffocation.
Pour estimer les progrès de l'intoxication et pour ajuster le dosage, les
responsables prennent le pouls, écoutent les battements du cœur, contrôlent
la température, simplement en touchant le corps et en évaluant sa sensibilité
en le piquant avec une aiguille à différents moments. Selon l'état
physiologique, les "mères" augmentent ou diminuent les doses de
temps en temps.
Les effets oniriques ne commencent pas à se manifester avant environ une
dizaine d'heures, pendant lesquelles les rituels mentionnés précédemment
prennent place, partiellement en public avec des danses et de la musique.
Chez les Mitsogho, les sujets sous l'influence de l'iboga doivent traverser
quatre stades pour atteindre un contenu d'images correspondant aux
normes requises. Les candidats sont constamment interrogés par les anciens
initiés quant au contenu de ce qu'ils perçoivent. Ce sont les aînés
qui jugent de la valeur initiatrice de la vision décrite.
La première vision consiste en images vagues, incohérentes, désordonnées,
dépourvues de signification religieuse, dont l'authenticité est souvent mise
en question par le néophyte.
Le second stade est caractérisé par une série d'apparitions d'espèces
d'animaux menaçants qui quelquefois se séparent et d'autres fois fusionnent
de nouveau rapidement.
Dans le troisième stade, la vision onirique progresse clairement
vers le stéréotype mythique. Le néophyte devient de plus en plus calme,
signe d'une vision plaisante et apaisante, qui dissipe ses doutes quant à
l'objectivité et la positivité de l'image perçue.
Le néophyte se sent enveloppé par un souffle qui le transporte en un clin
d'œil, au son de la harpe Ngombi, vers un immense village sans
commencement ni fin.
Nous devons dire un mot au sujet de la valeur symbolique de l'arc musical
dont les sons mélodieux accompagnent la cérémonie. Il représente un lien
entre le village des hommes, sur la terre et le village du père dans l'au-delà.
L'arc musical symbolise la route de la vie et de la mort.
De l'autre côté, des voix sont entendues:" Qui cherches-tu , étranger?"
et le voyageur répond:" Je cherche le Bwiti". Les voix prennent
soudainement des formes humaines qui posent la question de nouveau et
repondent alors en chœur:" Tu cherches le Bwiti. Le Bwiti, c'est nous,
tes ancêtres, nous constituons le Bwiti".
La vision tend à devenir de plus en plus normative. les initiés demandent
alors au candidat:"Tu es sur la bonne voie, le Bwiti sera bientôt là.
Continue; regarde et tu le trouveras. N'abandonne pas les images, reprend-les
là où tu les as laissées."
Une voix donne au candidat son nom d'initié. Le néophyte est observé
constamment par sa "mère" qui régule ses réactions physiologiques
pour éviter que de terrifiants fantômes n'interfèrent, car ils
pourraient le conduire sur le mauvais chemin, vers la route de la mort.
Le quatrième stade de la vision (celle à laquelle les ethnologues
se réfèrent en tant que visions normatives) est celui marqué par la
rencontre avec les plus hautes entités spirituelles.
Après un dialogue avec ses ancêtres, le néophyte trouve soudain
"ses jambes immobilisées, devant deux Etres Extraordinaires"qui lui
révèlent qu'il est dans le "Village du Bwiti" (village de la
mort). Ils lui demandent pourquoi il est venu ici.
Après avoir entendu la réponse du néophyte, les "Etres
Fantastiques" parlent de nouveau. Le premier dit: "Mon nom est
Nzamba-Kana, le père du genre humain, le premier homme sur la terre" et
celui qui se tient à sa gauche dit: "Mon nom est Disumba, la mère du
genre humain (femme de Nzamba-Kana) et la première femme sur la terre."
Soudain, le "Village de la Mort" est couvert d'étincelles
augmentant d'intensité, une "boule de feu" prend forme et devient
distincte (Kombé, le soleil). Cette boule de lumière interroge le visiteur
sur les raisons de son voyage. "Sais-tu qui je suis? Je suis le Chef du
monde, je suis le point essentiel." Celle-ci est ma femme Ngondi (la
lune), et eux sont mes enfants (Minanga,les étoiles). Le Bwiti est tout ce
que tu as vu de tes propres yeux.
Après ce dialogue, la lune et le soleil se transforment en une très belle
fille et un très beau garçon
Sans aucun avertissement, la lune et le soleil retrouvent leur forme
originelle et disparaissent. Le tonnerre (Ngadi) est entendu et le calme
revient partout.
Les aînés le saluent avec fierté; ".Il a vu le Bwiti de ses propres
yeux" et l'invitent à prendre place sur le côté droit du
Temple, le côté des hommes et de la vie.
Le candidat est devenu un initié en découvrant le Bwiti à travers une
autre réalité, celle de l'autre vie, où l'on accéde à la fois par
la mort physique et par la mort initiatrice.
A travers le rêve éveillé, il entrevoit, dans le présent, le passé
et le futur, son propre être, humain, immuable dans son essence
spirituelle et vivant sur deux plans d'existence.
Cependant, après les rites de passage, le nouveau membre doit être isolé
du monde extérieur pendant une période d'une à trois semaines. Pendant ce
temps, ses repas seront préparés et servis par une jeune femme qui a récemment
enfanté, parce qu'il est considéré comme un nouveau né.
L'initié a vu, il sait, il croit, mais comme tout Mitsogho, il ne fera ce
voyage que deux fois,: pendant l'initiation et le jour de sa mort. Il
est hors de question pour lui, de prendre de nouveau de l'iboga dans les mêmes
conditions.
Dorénavant, la plante sacrée sera seulement utilisée avec parcimonie
pour "réchauffer le cœur" et pour l'aider "dans les
efforts physiques ou les discussions."
Nous pouvons apprendre plusieurs choses de cette étude du Bwiti Mitsogho
En premier lieu, il y a quelques similarités frappantes entre l'initiation
au Bwiti et les rites d'initiation franc-maçonniques. Le résultat final est
le même, la connaissance du mystère de l'au-delà, que les maçons appellent
le "sublime secret". L'initiation franc-maçonnique est précédée
par la retraite du candidat pendant laquelle il est assistée par quelqu'un
qui a déjà été initié. Ce dernier lui communiquera, alors qu'il le fait
passer à travers une porte étroite, que l'initiation est une nouvelle
naissance.
Mais le plus étonnant dans le rituel maçonnique, sont les trois coups sur
la tête avec un maillet, en souvenir de l'assassinat d'Hiram, l'architecte du
temple de Salomon, par trois de ses compagnons à qui il avait refusé de révéler
le "sublime secret". La seule différence entre les maçons et les
adeptes du Bwiti est que ces derniers ont la certitude de connaître ce
secret.
L'initiation au Bwiti, chez les Mitsogho, concerne essentiellement le
passage de l'adolescence à l'âge adulte, devant la nécessité d'éliminer
les éléments épigénétiques de l'enfance et de l'adolescence, afin de
reprogrammer dans le jeune homme un nouvel ego correspondant aux normes
culturelles de la tribu.
Dans ce but, les Mitsogho font appel à la privation instrumentale du
sommeil, l'initiation durant plusieurs jours, sans sommeil et sans nourriture,
aussi bien qu' à la privation pharmacologique par la manducation de
l'iboga.
Le résultat est un rêve éveillé, sans manifestations psychotiques,
pendant lequel le sujet reste parfaitement conscient et peut communiquer avec
ceux qui l'entourent, étant à la fois acteur et spectateur de ses propres
visions.
Ce qui est remarquable est le fait que l'intoxication par l'iboga est très
graduelle, ce qui rend possible l'observation de plusieurs stades durant ces
visions.
Les ethnologues ont pu suivre sur le terrain la progression de cette
intoxication et distinguer quatre stades caractéristiques pendant cette
intoxication.
Dans les trois premièrs stades, les visions correspondent à ce que les
psychanalystes appellent le monde souterrain de Freud.
La quatrième étape est considérée par les ethnologues comme étant
celle des visions normatives correspondant à l'image collective et
culturelle de la tribu (cf. Jung).
Tandis que dans le rituel Bwiti, nous n'avons pas manqué de rapporter
certaines similitudes entre l'initiation au Bwiti et l'initiation franc-maçonnique,
nous sommes également conduits à tirer des analogies entre certains aspects
de la vision résultant de l'absorption de l'iboga et ce que certaines
personnes voient au moment de la mort clinique. Nous discuterons de cet aspect
dans les conclusions
Le néophyte aura à affronter la mort initiatrice (ou réelle) qui le
rendra capable d'accéder aux choses de l'au-delà.
Il peut réaliser cela seulement s'il a été correctement préparé et
surtout si sa motivation est suffisante.
Pour diverses raisons - pauvre préparation, motivation inadéquate, peur,
psychose, névrose - certains sujets sont incapables de dépasser cette phase
critique. Ils deviennent la proie de génies diaboliques qui les détournent
vers la route de la mort.
Les aînés décident alors d'arrêter l'initiation au moyen d'un antidote
dont la composition n'est pas connue. On peut noter que l'atropine (un
antagoniste de l'acétylcholine) supprime tous les signes de l'intoxication
par l'ibogaine aussi bien l'état d'éveil que les activités inotropes.
L'Ombudi (ou Ombwiri, chez les Fang) est un ordre initiatique réservé
aux femmes qui sont des thérapeutes chez les Mitsogho et les Fang.
Les femmes prennent l'iboga en plus petites quantités que celles prise au
cours de l'initiation au Bwiti. Dans leur cas, elles ne vont pas au-delà de
la troisième étape ( freudienne), pendant laquelle des génies, bons ou
mauvais, communiquent aux femmes qu'ils possèdent les causes de l'affliction
ou de la maladie pour lesquelles elles sont consultées