L'ibogaïne en psychothérapie et dans la lutte contre les
pharmacodépendances aux stupéfiants
Robert GOUTAREL, Directeur de Recherche Honoraire au C.N.R.S.;
Otto GOLLNHOFER et Roger SILLANS, ethnologues, C.N.R.S.
(France, Centre National de la Recherche Scientifique)
III Les rituels gabonais de l'iboga
Bwiti des Fang
Le long des régions côtières du Gabon, le Bwiti a commencé à être
connu des Fang à l'époque des explorations de Savorgnan de Brazza, mais
selon une lettre de Lucien Meyo, secrétaire du Prophète Ekang Nwa,
"c'est en 1908, que les Itsogho et les Bapinzi arrivèrent au Gabon,
c'est-à-dire dans l'estuaire de Libreville. C'est là qu'ils apprirent aux
Fang à manger "l'iboga par la racine". Avant cette période, les
Fang utilisaient les feuilles d'iboga et d'alan (Alchornea floribunda,
une euphorbiacée de laquelle Mme F. Khuong-Huu 30
a isolé un nouvel alcaloïde, l'archornéine), mais seules les effets des
racines d'boga produisent finalement les visions du Bwiti.
Le Bwiti des Fang, à la différence des Mitsogho, accepte les femmes comme
membres, mais tous, quelque soit le sexe, ne sont admis qu'après avoir pris
de l'iboga.
La racine d'iboga est absorbée, non seulement sous forme de fines
raclures, mais aussi dans une préparation faite de jus de canne ou de sucre,
de vin de palme ou de lait. Tandis que l'extraction des racines d'iboga est réservée
aux hommes, les "préparations galéniques" sont faites par les
femmes et sont dites "express" ou "automatiques".
De telles préparations, qui réduisent l'amertume et préviennent
partiellement les vomissements, permettent d'atteindre la phase normative plus
rapidement.
Pendant les rites de passage, les caractères essentiels des rites Mitsogho
sont préservés et le langage rituel est Mitsogho.
Cependant, la "mère" est une femme, quelquefois accompagnée de
son mari, qui devient le "père".
Une grande importance est donnée à la retraite et à la confession qui précèdent
l'initiation.
La notion de pureté est une obsession de la mentalité Fang, et la
manducation est perçue comme une épreuve qui sert à expier (en vomissant)
les fautes qui ont été commises.
Le Bwiti Fang est actuellement le résultat d'une adaptation du Bwiti
originel au culte des ancêtres traditionnel (Byeri), avec l'intégration d'éléments
et de concepts chrétiens.
Il en résulte que le Bwiti Fang n'est pas uniforme et est structuré en
plusieurs branches qui sont indépendantes les unes des autres et au milieu
desquelles des mouvements "prophétiques et messianiques"
fleurissent.
Selon Michel Fromaget (1986) 19,
Président du département de Psychologie de l'Université de Libreville de
1981 à 1983, il y a deux sortes de Bwiti au Gabon.
1- Le Bwiti des Mitsogho, qui a été préservé dans une forme très sobre
et très proche du modèle originel, le Bwiti initial ou Bwiti Disumba, du nom
de la première femme, qui a deux variantes:
- Le Bwiti Mitsogho des nganga-a-misoko, prophètes et sorciers devins, thérapeutes
éminents, qui pratiquent la guérison psychosomatique et une sorte de
psychanalyse.
- Le Bwiti N'Dea, un culte de sorciers, une déviation du Bwiti Mitsogho
avec des sacrifices humains et du cannibalisme, dont le but final est magique,
l'acquisition de pouvoirs surnaturels.
2- Le Bwiti Fang, connu des Fang à une date ultérieure, qui est un étonnant
syncrétisme de Christianisme et d'animisme.
Bureau (1972) 7 mentionne douze
subdivisions du Bwiti Fang. C'est pourquoi, nous devons renoncer à toute idée
d'étudier le Bwiti Fang comme une entité uniforme et homogène, et il serait
illusoire et inexact de rechercher une "vision normative Fang"
comparable à celle du Bwiti Mitsogho.
C'est pourquoi, à l'intérieur d'une communauté dans laquelle
l'initiation doit prendre place, tout dépend des relations qui sont acceptées
dans cette communauté, entre le culte des ancêtres (représentés par leurs
crânes), le Bwiti originel et le Christianisme.
Si nous comparons, en termes larges, le Bwiti Fang et le Bwiti originel,
nous trouvons des similitudes frappantes entre les contenus des visions. Seuls
le décor, les visages ou les personnes représentées diffèrent. Ces dernières
sont des entités dérivées du Christianisme et peuvent apparaître en nombre
illimité.
Cependant, ce serait une erreur de croire que le Bwiti Fang s'est complètement
démarqué du Bwiti originel et de la culture ancestrale des Fang. Les éléments
y sont mais ne sont pas très apparents. Cependant, ils peuvent apparaître si
nous connaissons la connection entre les visages qui sont reconnus et ceux qui
sont cachés derrière eux.
Une figure religieuse chrétienne peut incarner en même temps plusieurs
entités spirituelles Fang, et vice-versa.
Durant les rites de passage, nous trouvons les mêmes effets
psychophysiologiques que ceux observés chez les Mitsogho.
Après une longue série de périodes, pendant son ascension mystique, le
sujet sous l'influence de l'iboga, à son apogée, se sent comme
"transporté par le vent" vers l'au-delà devant la maison du Christ
et de Dieu. Il est guidé vers cet endroit par ses ancêtres au son de la
harpe.
Un voix lui donne son nom initiatique et lui dit combien d'argent il aura
à payer pour son initiation.
Pendant son voyage, il voit plusieurs saints, Noé, des prêtres dans leur
soutane. Le Christ ,dans des vêtements d'or, interroge l'étranger sur les
raisons de sa visite. Et le néophyte répond: "Je cherche, je désire
voir le Seigneur Jésus Christ". "Je suis celui que vous
cherchez", répond le Christ.
D'un néophyte à l'autre, le contenu de la narration décrit des
rencontres avec le Christ dans un autre décor.
Le sujet traverse d'abord "un purgatoire, où l'homme souffre"
puis le paradis avec ses sept niveaux où glissent des anges. Sur le niveau
supérieur, le voyageur voit un homme portant une croix, et plus loin la barbe
de Dieu le Père.
Dans d'autres visions, la Vierge Marie, Adam et Lucifer apparaissent
Le dialogue est pratiquement identique dans chaque vision à celui rapporté
chez les Mitsogho.
Dans ce syncrétisme, Ngyingon (principe femelle, femme du premier homme,
appelée Disumba chez les Mitsogho) est assimilée à la fois à Eve et à la
Vierge Marie.
Quant à Nzame, le principe mâle, le premier homme, ou Nzamba-Kana chez
les Mitsogho, il est représenté par Jésus-Christ.
Pour certains prophètes, Adam et Jésus-Christ personnifient "l'Etre
Suprême" qui n'est jamais perçu dans les visions Mitsogho.
Lucifer, le serpent-arc-en-ciel, est présent dans la vision Fang. Il représente
le diable, qui est Evus, une notion bien connue des Fang.
Pendant leur vie, les Fang peuvent faire plusieurs voyages dans les
conditions rituelles du Bwiti, leur permettant de confirmer la réalité de
leurs visions. Les initiés peuvent aussi appartenir à la société dite de
possession Ombwiri ( réservée aux femmes et appelée Ombudi chez les
Mitsogho). Cette société, qui joue un grand rôle dans le diagnostic médical,
est caractérisée par la vision, sous l'influence de l'iboga, de génies, qui
au cours de séances divinatoires publiques révéleront la nature de
l'affliction dont souffre le patient venu consulter.
Dans l'Ombwiri, nous pouvons noter quelque similitude avec le Vaudou des
Caraïbes et d'Amérique du Sud.
Chez les Mitsogho, la vision normative est celle de toute la tribu
et correspond chez les initiés à la connaissance enregistrée oralement
depuis leur enfance à l'intérieur de la tribu.
Chez les Fang, nous observons de nombreuses différences à cause des
changements et des transpositions qui peuvent avoir pris place dans l'expérience
initiatrice, sous l'influence du christianisme, de la compétition entre les
mouvements prophétiques et messianiques plus ou moins orthodoxes et de la
perte de la notion tribale.
Quelques blancs, la plupart des Français, ont volontairement fait l'expérience
de la manducation de l'iboga. Un petit nombre d'entre eux ont pu être
interviewés. Une étude de l'interprétation de ces interviews progresse
actuellement (O. Gollnhofer et R. Sillans).
(O. Gollnhofer et R. Sillans, 1985; O. Gollnhofer et R. Sillans, 1983; J. Binet, O.
Gollnhofer et R. Sillans, 1972)(23,24,4)
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